Gustave_flaubert" A Louise Colet

Non, je ne méprise pas la gloire. On ne méprise pas ce que l'on ne peut atteindre, plus que celui d'un autre, mon coeur a battu à ce mot-là. J'ai passé autrefois de longues heures à rêver pour moi des triomphes étourdissants, dont les clameurs me faisaient tressaillir comme si déjà je les eusse entendues. Mais je ne sais pourquoi, un beau matin, je me suis réveillé débarrasé de ce désir, et plus entièrement même que s'il eut été comblé. Je me suis reconnu alors plus petit et j'ai mis toute ma raison dans l'observation de ma nature, de son fond, de ses limites surtout. Les poètes que j'admirais ne m'en ont paru que plus grands, éloignés qu'ils étaient davantage de moi, et j'ai joui dans la bonne foi de mon coeur de cette humilité qui eut fait crever un autre de rage. Quand on a quelque valeur, chercher le succès c'est se gâter un plaisir et chercher la gloire c'est peut-être se perdre complètement. Car il y a deux classes de poètes. Les plus grands, les rares, les vrais maîtres résument l'humanité sans se préoccuper ni d'eux-mêmes ni de leurs propres passions, mettant au rebut leur personnalité pour s'absorber dans celles des autres, ils reproduisent l'univers, qui se reflète dans leurs oeuvres, étincelant, varié, multiple, comme un ciel entier qui se mire dans la mer avec toutes ses étoiles es et tout son azur. Il y en a d'autres qui n'ont qu'à crier pour être harmonieux, qu'à pleurer pour attendrir et qu'à s'occuper d'eux-mêmes pour rester éternels. Ils n'auraient peut-être pas pu aller plus loin en faisant autre chose, mais à défaut de l'ampleur, ils ont l'ardeur et la verve, si bien que, s'ils étaient nés avec des tempéraments autres, ils n'auraient peut-être pas eu de génie. Byron était de cette famille, Shakespeare de l'autre. Qu'est-ce qui me dira en effet ce que Shakespeare a aimé, ce qu'il a haï, ce qu'il a senti. Cest un colosse qui épouvante; on a peine à croire que c'est un homme. Eh bien, la gloire, on la veut pure, vraie, solide comme celle de ces demi-dieux; l'on se hausse et l'on se guinde pour arriver à eux, on émonde de son talent les naïvetés capricieuses et les fantaisies instructives pour les faire rentrer dans un type convenu, dans un moule tout fait. Ou bien, d'autres fois, on a la vanité de croire qu'il suffit, comme Montaigne et Byron, de dire ce que l'on pense et ce que l'on sent pour créer de belles choses, ce dernier parti est peut-être le plus sage pour les gens originaux, car on aurait souvent bien plus de qualités si on ne les cherchait pas, et le premier homme venu sachant écrire correctement, ferait un livre superbe en écrivant ses mémoires s'il les écrivait sincèrement, complètement. Donc, pour en revenir à moi, je ne me suis vu ni assez haut pour faire de véritables oeuvres d'art, ni assez excentrique pour pouvoir en emplir de moi seul et n'ayant pas l'habileté pour me procurer le succès, ni le génie pour conquérir la gloire, je me suis condamné à écrire pour moi seul, pour ma propre satisfaction personnelle, comme on fume et comme on monte à cheval. Il est presque sûr que je ne ferai pas imprimer une ligne, et mes neveux (je dis neveux au sens propre, ne voulant pas plus de postérité de la famille que je ne compte sur l'autre) feront probablement des bonnets à trois cornes pour leurs petits enfants avec mes romans fantastiques, et entoureront la chandelle de leur cuisine avec les contes orientaux, drames, mystères, etc., et autres balivernes que j'aligne très sérieusement sur du beau papier blanc. Voilà, ma chère Louise, une fois pour toutes le fond de ma pensée sur ce sujet et sur moi."