Textes d'André Malraux
30 mars 2014

André Malraux - Les Conquérants (extrait)

André Malraux

"Lorsque j'ai perdu ma fortune je me suis presque laissé aller au mécanisme qui me dépouillait : et ma ruine n'a pas peu contribué à me conduire ici. Mon action me rend aboulique à l'égard de tout ce qui n'est pas elle, à commencer par ses résultats. Si je me suis lié si facilement à la Révolution, c'est que ses résultats sont lointains et toujours en changement. Au fond, je suis un joueur. Comme tous les joueurs, je ne pense qu'à mon jeu, avec entêtement et avec force. Je joue aujourd'hui une partie plus grande qu'autrefois, et j'ai appris à jouer : mais c'est toujours le même jeu. Et je le connais bien ; il y a dans ma vie un certain rythme, une fatalité personnelle, si tu veux, à quoi je n'échappe pas. Je m'attache à tout ce qui lui donne de la force... (J'ai appris aussi qu'une vie ne vaut rien, mais que rien ne vaut une vie...). Depuis quelques jours, j'ai l'impression que j'oublie peut-être ce qui est capital, qu'autre chose se prépare... Je prévoyais aussi procès et ruine, mais comme ça, dans le vague..."

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25 mars 2014

André Malraux - La Condition Humaine (extrait)

André Malraux"Sinon par vous, n’est-ce pas, par un autre. C’est comme si un général disait : avec mes soldats, je puis mitrailler la ville. Mais, s’il était capable de la mitrailler, il ne serait pas général… D'ailleurs, les hommes sont peut-être indifférents au pouvoir... Ce qui les fascine dans cette idée, voyez-vous, ce n'est pas le pouvoir réel, c'est l'illusion du bon plaisir. Le pouvoir du roi, c'est de gouverner, n'est-ce pas ? Mais, l'homme n'a pas envie de gouverner : il a envie de contraindre, vous l'avez dit. D'être plus qu'homme, dans un monde d'hommes. Échapper à la condition humaine, vous disais-je. Non pas puissant : tout-puissant. La maladie chimérique, dont la volonté de puissance n'est que la justification intellectuelle, c'est la volonté de déité : tout homme rêve d'être dieu.
Ce que Gisors disait troublait Ferral, mais son esprit n’était pas préparé à l’accueillir. Si le vieillard ne le justifiait pas, il ne le délivrait plus de son obsession :
- A votre avis, pourquoi les dieux ne possèdent-ils les mortelles que sous des formes humaines et bestiales ?
Ferral s’était levé.
Vouavebesoin d’engager l’essentiel de vous-même pouen sentir pluviolemmenl’existence, dit Gisors sans le regarder.
Ferral ne devinait pas que la pénétration de Gisors venait de ce qu’il reconnaissait en ses interlocuteurs des fragments de sa propre personne, et qu’on eût fait son portrait le plus subtil en réunissant ses exemples de perspicacité.
- Un dieu peut tout posséder, continuait le vieillard avec un sourire entendu, mais il ne peut pas conquérir. L’idéal d’un dieu, n’est-ce pas, c’est de devenir homme en sachant qu’il retrouvera sa puissance ; et le rêve de l’homme, de devenir dieu sans perdre sa personnalité…"

 

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