Textes de Michel de Montaigne
17 avril 2014

Michel de Montaigne - Les Essais (extrait - Livre III Chapitre I)

Montaigne

4. Notre organisation, publique et privée, est pleine d'imperfections ; mais il n'y a dans la Nature rien d'inutile, et même pas l'inutilité elle-même ! Rien ne s'est installé en cet univers qui n'y occupe une place opportune. L'assemblage de notre être est cimenté par des dispositions maladives : l'ambition, la jalousie, l'envie, la vengeance, la superstition, le désespoir sont installés en nous si naturellement qu'on en trouve la réplique même chez les animaux. La cruauté elle, n'est pas naturelle ; mais au milieu de la compassion, nous ressentons au-dedans de nous je ne sais quelle piqûre aigre-douce de plaisir malsain à voir souff rir autrui. Même les enfants ressentent cela.

Pendant la tempête, quand les vents labourent les flots,
Qu'il est doux d'assister du rivage aux rudes épreuves d'autrui.

5. Si on ôtait en l'homme les germes de ces comportements, on détruirait du même coup les conditions fondamentales de notre vie. De même en est-il dans toute société : il y a des fonctions nécessaires qui sont non seulement abjectes, mais même vicieuses ; les vices y trouvent leur place et jouent un rôle pour jointoyer l'ensemble, comme les poisons sont employés pour préserver notre santé. S'ils deviennent excusables parce que nous en avons besoin et que l'intérêt général atténue leur véritable nature, il faut en laisser la responsabilité aux citoyens les plus solides et les moins craintifs, qui leur sacrifient leur honneur et leur conscience, comme d'autres, dans les temps anciens, sacrifièrent leur vie pour le salut de leur pays. Nous autres, qui sommes plus faibles, prenons des rôles plus faciles et moins dangereux ; le bien public attend qu'on trahisse, qu'on mente, qu'on massacre : laissons donc cette tâche à des gens plus obéissants et plus souples.

Traduction de Guy de Pernon - Pernon-éditions 2008-2009

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10 mars 2014

Michel de Montaigne - Les Essais (extrait - Livre III Chapitre XIII)

Montaigne

Les philosophes voudraient s'échapper d'eux-mêmes, et ainsi échapper à l'homme. C'est une folie : au lieu de se transformer en anges, ils se transforment en bêtes ; au lieu de s'élever, ils s'abaissent. Ces attitudes transcendantes m'effraient, comme les lieux haut perchés et inaccessibles, et rien n'est pour moi si diffcile à avaler dans la vie de Socrate que ses extases et « démoneries »89. Rien n'est pour moi aussi humain chez Platon que ce pourquoi on l'appelle « divin ». De toutes nos sciences, celles qui sont placées le plus haut me semblent celles qui sont les plus basses et les plus terre à terre. Et je ne trouve rien de si humble et de si mortel, dans la vie d'Alexandre, que ses folles idées concernant son immortalité. Comme il s'était réjoui de l'oracle rendu par Jupiter Ammon, qui le plaçait parmi les dieux, dans une de ses lettres à Philotos, ce dernier lui répondit par cette saillie plaisante : « En ce qui te concerne, j'en suis bien aise, mais il y a de quoi plaindre ceux qui devront vivre et obéir à un homme qui dépasse la mesure d'un homme et qui ne s'en contente pas. »

C'est en te soumettant aux dieux que tu règnes.

La noble inscription par laquelle les Athéniens honorèrent l'arrivée de Pompée dans leur ville est conforme à ma façon de penser :

Tu es Dieu dans la mesure
où tu sais que tu es un homme.

C'est une perfection absolue, et pour ainsi dire divine, de savoir jouir de soi tel qu'on est. Nous recherchons d'autres façons d'être parce que nous ne voulons pas chercher à comprendre les nôtres, et nous sortons de nous-mêmes, parce que nous ne savons pas ce qui s'y passe. Nous avons donc beau monter sur des échasses : même sur des échasses, il nous faut encore marcher avec nos jambes. Et sur le trône le plus élevé du monde, nous ne sommes encore assis que sur notre cul.

Les plus belles vies sont, à mon sens, celles qui se conforment au modèle commun et humain, bien ordonnées, mais sans rien d'extraordinaire, sans extravagance. 

Mais la vieillesse a besoin d'être traitée un peu plus tendrement. Recommandons-la au dieu protecteur de la santé et de la sagesse, mais une sagesse gaie et sociable :

Accorde-moi, ô fils de Latone, de jouir des biens acquis,
Avec une santé robuste, et je t'en prie, un esprit intact.
Fais que ma vieillesse ne soit pas déshonorante,
Et qu'elle puisse encore toucher la lyre.

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89. Socrate attribuait à son « démon » - son esprit particulier - son inspiration philosophique et sa conduite.

 

Traduction de Guy de Pernon - Pernon-éditions 2008-2009

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