08 février 2016

Marceline Desbordes-Valmore - Le secret perdu

SecretQui me consolera ? "Moi seule, a dit l’étude ;     
"J’ai des secrets nombreux pour ranimer tes jours."    
Les livres ont dès lors peuplé ma solitude,     
Et j’appris que tout pleure, et je pleurai toujours.
     
Qui me consolera ? "Moi, m’a dit la parure ;     
"Voici des nœuds, du fard, des perles et de l’or."     
Et j’essayai sur moi l’innocente imposture,     
Mais je parais mon deuil, et je pleurais encor.     

Qui me consolera ? "Nous, m’ont dit les voyages ;
Laisse-nous t’emporter vers de lointaines fleurs."     
Mais, toute éprise encor de mes premiers ombrages,     
Les ombrages nouveaux n’ont caché que mes pleurs.     

Qui me consolera ? Rien ; plus rien ; plus personne.     
Ni leurs voix, ni ta voix ; mais descends dans ton cœur ;     
Le secret qui guérit n’est qu’en toi. Dieu le donne :     
Si Dieu te l’a repris, va ! renonce au bonheur !

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23 janvier 2016

René Guy Cadou - Le poète

poeteCelui qui s'en allait
Celui qu'on retrouvait tous les soirs sur les quais
Dans les désordres du langage
Celui qui n'avait plus que sa joie pour bagage
Et dont l'astre brulait les registres du port
Celui qui s'engouffrait dans les voiles du sort

Tournant vers le matin ses paumes lumineuses
Celui qui se gardait une fin bienheureuse
En répondant au nom de tous les condamnés
Il est là maintenant
Son coeur est désarmé
Tandis que le soleil encombre les vitrines
Il sort de longs couteux rouillés de sa poitrine

Penché sur l'horizon  réduit du bastingage
Il regarde
Il n'a plus les ferveurs de son âge
Il ne renverse plus le monde en se levant
Tout est loin dans la rogue épaisse du levant

Pour retrouver l'éclat des santés
La jeunesse
Et le grand large avec ses marées de tendresse
La bonne odeur du jour
Il tend les bras
Il est certain de son amour.

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20 janvier 2016

Michel Tournier - Le Roi des aulnes (extrait)

Michel_Tournier"Je ne ressens que plus durement l'horrible épisode au cours duquel Pinocchio et son ami Lumignon parce qu'ils travaillent trop mal à l'école sont métamorphosés en ânes. Epouvantés, ils se jettent à genoux, joignent les mains, implorent leur pardon. Mais on entend leurs cris devenir peu à peu des hi-han grotesques, leurs petites mains jointes se transforment en sabots, leur bouche devient un mufle, les fonds de culotte se gonflent et crèvent avec un bruit ignoble sous la poussée d'une queue noire et velue. Vrai, je ne sache pas qu'on soit jamais allé aussi loin dans l'horrible. Même Peau d'âne s'enlaidissant pour décourager les assiduités d'un père incestueux ne me donne pas un sentiment d'abomination aussi violent que l'agonie de ces deux enfants.

Mais je m'avise que l'affreuse tribulation de Pinocchio et de Lumignon est une vieille connaissance pour moi. La mauvaise fée qui d'un coup de baguette magique transforme le carrosse en citrouille et le petit garçon en âne, je la rencontre tous les jours, c'est la fée Puberté. L'enfant de douze ans a atteint un point d'équilibre et d'épanouissement insurpassable qui fait de lui le chef-d'œuvre de la création. Il est heureux, sûr de lui, confiant dans l'univers qui l'entoure et qui lui paraît parfaitement ordonné. Il est si beau de visage et de corps que toute beauté humaine n'est que le reflet plus ou moins lointain de cet âge. Et puis, c'est la catastrophe. Toutes les hideurs de la virilité - cette crasse velue, cette teinte cadavérique des chairs adultes, ces joues râpeuses, ce sexe d'âne démesuré, informe et puant - fondent ensemble sur le petit prince jeté à bas de son trône. Le voilà devenu un chien maigre, voûté et boutonneux, l'œil fuyant, buvant avec avidité les ordures du cinéma et du music-hall, bref un adolescent.
Le sens de l'évolution est clair. Le temps de la fleur est passé. Il faut devenir fruit, il faut devenir graine. Le piège matrimonial referme bientôt ses mâchoires sur le niais. Et le voilà attelé avec les autres au lourd charroi de la propagation de l'espèce, contraint d'apporter sa contribution à la grande diarrhée démographique dont l'humanité est en train de crever. Tristesse, indignation. Mais à quoi bon ? N'est-ce pas sur ce fumier que naîtront bientôt d'autres fleurs ?"

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16 janvier 2016

Jules Laforgue - La cigarette

cigaretteOui, ce monde est bien plat ; quant à l’autre, sornettes.
Moi, je vais résigné, sans espoir, à mon sort,
Et pour tuer le temps, en attendant la mort,
Je fume au nez des dieux de fines cigarettes.

Allez, vivants, luttez, pauvres futurs squelettes.
Moi, le méandre bleu qui vers le ciel se tord
Me plonge en une extase infinie et m’endort
Comme aux parfums mourants de mille cassolettes.

Et j’entre au paradis, fleuri de rêves clairs
Ou l’on voit se mêler en valses fantastiques
Des éléphants en rut à des choeurs de moustiques.

Et puis, quand je m’éveille en songeant à mes vers,
Je contemple, le coeur plein d’une douce joie,
Mon cher pouce rôti comme une cuisse d’oie.

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11 janvier 2016

David Bowie - Starman

Je ne savais pas l'heure qu'il était, les lumières étaient faibles
Je me suis penché sur ma radio
Un mec cool allait nous passer un rock très soul, qu'il disait
Et le son bruyant s'est comme évanoui
Il est devenu une voix lente sur une ondulation de phase
Ce n'était pas le DJ, c'était le nébuleux swing cosmique !

Il y a un homme des étoiles qui attend dans le ciel
Il aimerai bien venir nous rencontrer
Mais il pense qu'il nous ferait perdre l'esprit.
Il y a un homme des étoiles qui attend dans le ciel
Il nous a dit de ne pas tout foutre en l'air
Parce qu' il sait que ça vaut le coup
Il m'a dit :
Laissez les enfants le perdre
Laissez les enfants l'utiliser
Laissez tous les enfants swinger

Il fallait que j'appelle quelqu'un et c'est tombé sur toi
Hé, c'est un sacré plan, alors tu l'as entendu aussi !
Allume la TV nous pouvons le capter sur la chaine deux
Regarde par ta fenêtre, je peux voir sa lumière
Si nous pouvons briller, il peut débarquer ce soir
N'en parle pas à ton papa ou il nous fera enfermer, de peur

Il y a un homme des étoiles qui attend dans le ciel
Il aimerait bien venir nous rencontrer
Mais il pense qu'il nous ferait perdre l'esprit.
Il y a un homme des étoiles qui attend dans le ciel
Il nous a dit de ne pas tout foutre en l'air
Parce qu' il sait que ça vaut le coup
Il m'a dit :
Laissez les enfants le perdre
Laissez les enfants l'utiliser
Laissez tous les enfants swinger

David_Bowie

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10 janvier 2016

Marceline Desbordes-Valmore - Les séparés (N'écris pas...)

Les separesN'écris pas. Je suis triste, et je voudrais m'éteindre.
Les beaux étés sans toi, c'est la nuit sans flambeau.
J'ai refermé mes bras qui ne peuvent t'atteindre,
Et frapper à mon coeur, c'est frapper au tombeau.
N'écris pas !

N'écris pas. N'apprenons qu'à mourir à nous-mêmes.
Ne demande qu'à Dieu... qu'à toi, si je t'aimais !
Au fond de ton absence écouter que tu m'aimes,
C'est entendre le ciel sans y monter jamais.
N'écris pas !

N'écris pas. Je te crains ; j'ai peur de ma mémoire ;
Elle a gardé ta voix qui m'appelle souvent.
Ne montre pas l'eau vive à qui ne peut la boire.
Une chère écriture est un portrait vivant.
N'écris pas !

N'écris pas ces doux mots que je n'ose plus lire :
Il semble que ta voix les répand sur mon coeur ;
Que je les vois brûler à travers ton sourire ;
Il semble qu'un baiser les empreint sur mon coeur.
N'écris pas !

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05 janvier 2016

Michel Delpech - Le chasseur

Il était cinq heures du matin
On avançait dans les marais
Couverts de brume
J'avais mon fusil dans les mains
Un passereau prenait au loin
De l'altitude
Les chiens pressées marchaient devant
Dans les roseaux

Par dessus l'étang
Soudain j'ai vu
Passer les oies sauvages
Elles s'en allaient
Vers le midi
La Méditerranée

Un vol de perdreaux
Par dessus les champs
Montait dans les nuages
La forêt chantait
Le soleil brillait
Au bout des marécages

Avec mon fusil dans les mains
Au fond de moi je me sentais
Un peu coupable
Alors je suis parti tout seul
J'ai emmené mon épagneul
En promenade
Je regardais
Le bleu du ciel
Et j'étais bien

Par dessus l'étang
Soudain j'ai vu
Passer les oies sauvages
Elles s'en allaient
Vers le midi
La Méditerranée

Un vol de perdreaux
Par dessus les champs
Montait dans les nuages
La forêt chantait
Le soleil brillait
Au bout des marécages

Et tous ces oiseaux
Qui étaient si bien
Là-haut dans les nuages
J'aurais bien aimer les accompagner
Au bout de leur voyage
Oui tous ces oiseaux
Qui étaient si bien
Là-haut dans les nuages
J'aurais bien aimer les accompagner
Au bout de leur voyage

Michel-Delpech

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03 janvier 2016

Jules Supervielle - La goutte de pluie

GoutteJe cherche une goutte de pluie
Qui vient de tomber dans la mer.
Dans sa rapide verticale
Elle luisait plus que les autres
Car seule entre les autres gouttes
Elle eut la force de comprendre
Que, très douce dans l’eau salée,
Elle allait se perdre à jamais.
Alors je cherche dans la mer
Et sur les vagues, alertées,
Je cherche pour faire plaisir
À ce fragile souvenir
Dont je suis seul dépositaire.
Mais j’ai beau faire, il est des choses
Où Dieu même ne peut plus rien
Malgré sa bonne volonté
Et l’assistance sans paroles
Du ciel, des vagues et de l’air.

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01 janvier 2016

Hubert-Félix Thiéfaine - Le temps des tachyons

Les forains squattent sur les pavés des villes en fête
Où les chiens se déchirent en s'arrachant la tête.
Les vagues d'intimité se voilent de brume & d'ombres
Avec le bruit du temps qui frappe à la pénombre.

Féminité pulpeuse et Beauté mystérieuse
Dans le reflet des âmes et des pensées houleuses.
C'est la noce des nues, la noce des hobos,
C'est le train de minuit qui roule au point zéro.

MC2 sur racine carrée de 1 moins V2 sur C2
Nous rêvons tous un peu de jours plus lumineux...

Là-bas, sur les terrains, vagues de nos cités,
L'avenir se déplace en véhicule blindé.
Symphonie suburbaine et sombre fulgurance
À l'heure où les sirènes traversent nos silences.

Il nous restera ça, au moins de romantique :
Quelques statues brisées sur fond de ruine gothique
Et des saints défroqués noyés dans le formol,
Avec d'étranges trainées rougeâtres aux auréoles.

MC2 sur racine carrée de 1 moins V2 sur C2
Nous rêvons tous un peu de jours plus lumineux...

Pas d'émeutes aujourd'hui dans la ville aux yeux vides,
Juste quelques hindous qui s'exercent au suicide
Et quelques fols hurlants roulant des quatre feuilles
Au terminal central des retours de cercueils.

Clairvoyance égarée dans les versets d'un drame
Où l'on achète le vent, où l'on revend les âmes,
Où les soleils austères des aurores éternelles
S'attaquent aux somnambules qui sortent leurs poubelles.

MC2 sur racine carrée de 1 moins V2 sur C2
Nous rêvons tous un peu de jours plus lumineux...

Les machines à écrire s'enflamment sur la neige,
Les auto-mitrailleuses encerclent les manèges,
La roue tourne en saignant sur son axe indécis
Entraînant des enfants aux allures de zombis.

C'est Goethe à Weimar qui n'a pas vu le temps
Futur des Dakotas dans les ténèbres en sang
C'est l'onde de chaleur, dans le désert glacé,
Qui annonce le retour des printemps meurtriers.

MC2 sur racine carrée de 1 moins V2 sur C2
Nous rêvons tous un peu de jours plus lumineux...

HFT

27 décembre 2015

Gustave Flaubert - Correspondance (extrait 2)

Gustave_flaubert" A Louise Colet

Non, je ne méprise pas la gloire. On ne méprise pas ce que l'on ne peut atteindre, plus que celui d'un autre, mon coeur a battu à ce mot-là. J'ai passé autrefois de longues heures à rêver pour moi des triomphes étourdissants, dont les clameurs me faisaient tressaillir comme si déjà je les eusse entendues. Mais je ne sais pourquoi, un beau matin, je me suis réveillé débarrasé de ce désir, et plus entièrement même que s'il eut été comblé. Je me suis reconnu alors plus petit et j'ai mis toute ma raison dans l'observation de ma nature, de son fond, de ses limites surtout. Les poètes que j'admirais ne m'en ont paru que plus grands, éloignés qu'ils étaient davantage de moi, et j'ai joui dans la bonne foi de mon coeur de cette humilité qui eut fait crever un autre de rage. Quand on a quelque valeur, chercher le succès c'est se gâter un plaisir et chercher la gloire c'est peut-être se perdre complètement. Car il y a deux classes de poètes. Les plus grands, les rares, les vrais maîtres résument l'humanité sans se préoccuper ni d'eux-mêmes ni de leurs propres passions, mettant au rebut leur personnalité pour s'absorber dans celles des autres, ils reproduisent l'univers, qui se reflète dans leurs oeuvres, étincelant, varié, multiple, comme un ciel entier qui se mire dans la mer avec toutes ses étoiles es et tout son azur. Il y en a d'autres qui n'ont qu'à crier pour être harmonieux, qu'à pleurer pour attendrir et qu'à s'occuper d'eux-mêmes pour rester éternels. Ils n'auraient peut-être pas pu aller plus loin en faisant autre chose, mais à défaut de l'ampleur, ils ont l'ardeur et la verve, si bien que, s'ils étaient nés avec des tempéraments autres, ils n'auraient peut-être pas eu de génie. Byron était de cette famille, Shakespeare de l'autre. Qu'est-ce qui me dira en effet ce que Shakespeare a aimé, ce qu'il a haï, ce qu'il a senti. Cest un colosse qui épouvante; on a peine à croire que c'est un homme. Eh bien, la gloire, on la veut pure, vraie, solide comme celle de ces demi-dieux; l'on se hausse et l'on se guinde pour arriver à eux, on émonde de son talent les naïvetés capricieuses et les fantaisies instructives pour les faire rentrer dans un type convenu, dans un moule tout fait. Ou bien, d'autres fois, on a la vanité de croire qu'il suffit, comme Montaigne et Byron, de dire ce que l'on pense et ce que l'on sent pour créer de belles choses, ce dernier parti est peut-être le plus sage pour les gens originaux, car on aurait souvent bien plus de qualités si on ne les cherchait pas, et le premier homme venu sachant écrire correctement, ferait un livre superbe en écrivant ses mémoires s'il les écrivait sincèrement, complètement. Donc, pour en revenir à moi, je ne me suis vu ni assez haut pour faire de véritables oeuvres d'art, ni assez excentrique pour pouvoir en emplir de moi seul et n'ayant pas l'habileté pour me procurer le succès, ni le génie pour conquérir la gloire, je me suis condamné à écrire pour moi seul, pour ma propre satisfaction personnelle, comme on fume et comme on monte à cheval. Il est presque sûr que je ne ferai pas imprimer une ligne, et mes neveux (je dis neveux au sens propre, ne voulant pas plus de postérité de la famille que je ne compte sur l'autre) feront probablement des bonnets à trois cornes pour leurs petits enfants avec mes romans fantastiques, et entoureront la chandelle de leur cuisine avec les contes orientaux, drames, mystères, etc., et autres balivernes que j'aligne très sérieusement sur du beau papier blanc. Voilà, ma chère Louise, une fois pour toutes le fond de ma pensée sur ce sujet et sur moi."

Posté par littleladybird à 12:12 - - Permalien [#]
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