20 janvier 2016

Michel Tournier - Le Roi des aulnes (extrait)

Michel_Tournier"Je ne ressens que plus durement l'horrible épisode au cours duquel Pinocchio et son ami Lumignon parce qu'ils travaillent trop mal à l'école sont métamorphosés en ânes. Epouvantés, ils se jettent à genoux, joignent les mains, implorent leur pardon. Mais on entend leurs cris devenir peu à peu des hi-han grotesques, leurs petites mains jointes se transforment en sabots, leur bouche devient un mufle, les fonds de culotte se gonflent et crèvent avec un bruit ignoble sous la poussée d'une queue noire et velue. Vrai, je ne sache pas qu'on soit jamais allé aussi loin dans l'horrible. Même Peau d'âne s'enlaidissant pour décourager les assiduités d'un père incestueux ne me donne pas un sentiment d'abomination aussi violent que l'agonie de ces deux enfants.

Mais je m'avise que l'affreuse tribulation de Pinocchio et de Lumignon est une vieille connaissance pour moi. La mauvaise fée qui d'un coup de baguette magique transforme le carrosse en citrouille et le petit garçon en âne, je la rencontre tous les jours, c'est la fée Puberté. L'enfant de douze ans a atteint un point d'équilibre et d'épanouissement insurpassable qui fait de lui le chef-d'œuvre de la création. Il est heureux, sûr de lui, confiant dans l'univers qui l'entoure et qui lui paraît parfaitement ordonné. Il est si beau de visage et de corps que toute beauté humaine n'est que le reflet plus ou moins lointain de cet âge. Et puis, c'est la catastrophe. Toutes les hideurs de la virilité - cette crasse velue, cette teinte cadavérique des chairs adultes, ces joues râpeuses, ce sexe d'âne démesuré, informe et puant - fondent ensemble sur le petit prince jeté à bas de son trône. Le voilà devenu un chien maigre, voûté et boutonneux, l'œil fuyant, buvant avec avidité les ordures du cinéma et du music-hall, bref un adolescent.
Le sens de l'évolution est clair. Le temps de la fleur est passé. Il faut devenir fruit, il faut devenir graine. Le piège matrimonial referme bientôt ses mâchoires sur le niais. Et le voilà attelé avec les autres au lourd charroi de la propagation de l'espèce, contraint d'apporter sa contribution à la grande diarrhée démographique dont l'humanité est en train de crever. Tristesse, indignation. Mais à quoi bon ? N'est-ce pas sur ce fumier que naîtront bientôt d'autres fleurs ?"

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27 décembre 2015

Gustave Flaubert - Correspondance (extrait 2)

Gustave_flaubert" A Louise Colet

Non, je ne méprise pas la gloire. On ne méprise pas ce que l'on ne peut atteindre, plus que celui d'un autre, mon coeur a battu à ce mot-là. J'ai passé autrefois de longues heures à rêver pour moi des triomphes étourdissants, dont les clameurs me faisaient tressaillir comme si déjà je les eusse entendues. Mais je ne sais pourquoi, un beau matin, je me suis réveillé débarrasé de ce désir, et plus entièrement même que s'il eut été comblé. Je me suis reconnu alors plus petit et j'ai mis toute ma raison dans l'observation de ma nature, de son fond, de ses limites surtout. Les poètes que j'admirais ne m'en ont paru que plus grands, éloignés qu'ils étaient davantage de moi, et j'ai joui dans la bonne foi de mon coeur de cette humilité qui eut fait crever un autre de rage. Quand on a quelque valeur, chercher le succès c'est se gâter un plaisir et chercher la gloire c'est peut-être se perdre complètement. Car il y a deux classes de poètes. Les plus grands, les rares, les vrais maîtres résument l'humanité sans se préoccuper ni d'eux-mêmes ni de leurs propres passions, mettant au rebut leur personnalité pour s'absorber dans celles des autres, ils reproduisent l'univers, qui se reflète dans leurs oeuvres, étincelant, varié, multiple, comme un ciel entier qui se mire dans la mer avec toutes ses étoiles es et tout son azur. Il y en a d'autres qui n'ont qu'à crier pour être harmonieux, qu'à pleurer pour attendrir et qu'à s'occuper d'eux-mêmes pour rester éternels. Ils n'auraient peut-être pas pu aller plus loin en faisant autre chose, mais à défaut de l'ampleur, ils ont l'ardeur et la verve, si bien que, s'ils étaient nés avec des tempéraments autres, ils n'auraient peut-être pas eu de génie. Byron était de cette famille, Shakespeare de l'autre. Qu'est-ce qui me dira en effet ce que Shakespeare a aimé, ce qu'il a haï, ce qu'il a senti. Cest un colosse qui épouvante; on a peine à croire que c'est un homme. Eh bien, la gloire, on la veut pure, vraie, solide comme celle de ces demi-dieux; l'on se hausse et l'on se guinde pour arriver à eux, on émonde de son talent les naïvetés capricieuses et les fantaisies instructives pour les faire rentrer dans un type convenu, dans un moule tout fait. Ou bien, d'autres fois, on a la vanité de croire qu'il suffit, comme Montaigne et Byron, de dire ce que l'on pense et ce que l'on sent pour créer de belles choses, ce dernier parti est peut-être le plus sage pour les gens originaux, car on aurait souvent bien plus de qualités si on ne les cherchait pas, et le premier homme venu sachant écrire correctement, ferait un livre superbe en écrivant ses mémoires s'il les écrivait sincèrement, complètement. Donc, pour en revenir à moi, je ne me suis vu ni assez haut pour faire de véritables oeuvres d'art, ni assez excentrique pour pouvoir en emplir de moi seul et n'ayant pas l'habileté pour me procurer le succès, ni le génie pour conquérir la gloire, je me suis condamné à écrire pour moi seul, pour ma propre satisfaction personnelle, comme on fume et comme on monte à cheval. Il est presque sûr que je ne ferai pas imprimer une ligne, et mes neveux (je dis neveux au sens propre, ne voulant pas plus de postérité de la famille que je ne compte sur l'autre) feront probablement des bonnets à trois cornes pour leurs petits enfants avec mes romans fantastiques, et entoureront la chandelle de leur cuisine avec les contes orientaux, drames, mystères, etc., et autres balivernes que j'aligne très sérieusement sur du beau papier blanc. Voilà, ma chère Louise, une fois pour toutes le fond de ma pensée sur ce sujet et sur moi."

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16 décembre 2015

Rainer Maria Rilke - Lettres à un jeune poète

Rainer_Maria_Rilke

Quand même aucun de ces jeunes poètes ne manquerait d’invoquer en faveur de sa conception les audaces et les exagérations de ces jours, je ne craindrais pourtant pas d’avoir forcé la part de l’être poétique et son installation dans la nature intérieure. Toutes les facilités, si insistantes qu’elles puissent être, n’atteignent pas jusqu’où la gravité se réjouit d’être grave. Qu’est-ce donc qui peut, en définitive, changer la situation de celui qui était de bonne heure appelé à stimuler dans son cœur les sentiments suprêmes que les autres apaisent et contiennent dans les leurs ? Et quelle paix pourrait-on conclure pour celui qui, en dedans, subit l’assaut de son dieu ?

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01 novembre 2015

J. D. Salinger - L'Attrape-cœurs

JD_Salinger«  La vie est un jeu, mon garçon. La vie est un jeu mais on doit le jouer selon les règles.
 - Oui, monsieur. Je le sais bien. Je sais.»

Un jeu, mon cul. Drôle de jeu. Si on est du côté où sont les cracks, alors oui, d’accord, je veux bien, c’est un jeu. Mais si on est dans l’autre camp, celui des pauvres types, alors en quoi c’est un jeu ? C’est plus rien. Y a plus de jeu. »

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02 avril 2014

Alfred de Vigny - Stello (extrait)

 

Alfred_de_Vigny

Un mensonge social - extrait -

« Me connaissez-vous bien vous-même ? dit-il avec assurance. Savez-vous (et qui le sait excepté moi ?), savez-vous quelles sont les études de mes nuits ?

Pourquoi, si elle est ainsi traitée, ne pas dépouiller la Poésie et la jeter à terre comme un manteau usé ?

Qui vous dit que je n’ai pas étudié, analysé, suivi, pulsation par pulsation, veine par veine, nerf par nerf, toutes les parties de l’organisation morale de l’homme, comme vous de son être matériel ? que je n’ai pas pesé dans une balance de fer machiavélique les passions de l’homme naturel et les intérêts de l’homme civilisé, leurs orgueils insensés, leurs joies égoïstes, leurs espérances vaines, leurs faussetés étudiées, leurs malveillances déguisées, leurs jalousies honteuses, leurs avarices fastueuses, leurs amours singées, leurs haines amicales ?

O désirs humains ! craintes humaines ! vagues éternelles, vagues agitées d’un Océan qui ne change pas, vous êtes seulement comprimées quelquefois par des courants hardis qui vous emportent, des vents violents qui vous soulèvent, ou des rochers immuables qui vous brisent !

— Et, dit le Docteur en souriant, vous aimeriez à vous croire courant, vent ou rocher ?

— Et vous pensez que...

— Que vous ne devez jeter que des œuvres dans cet Océan.

Il faut bien plus de génie pour résumer tout ce qu’on sait de la vie dans une œuvre d’art, que pour jeter cette semence sur la terre, toujours remuée, des événements politiques. Il est plus difficile d’organiser tel petit livre que tel gros gouvernement. — Le Pouvoir n’a plus, depuis longtemps, ni la force ni la grâce. — Ses jours de grandeur et de fêtes ne sont plus. On cherche mieux que lui. Le tenir en main, cela s’est toujours pu réduire à l’action de manier des idiots et des circonstances, et ces circonstances et ces idiots, ballottés ensemble, amènent des chances imprévues et nécessaires, auxquelles les plus grands ont confessé qu’ils devaient la plus belle partie de leur renommée. Mais à qui la doit le Poète, si ce n’est à lui-même ? La hauteur, la profondeur et l’étendue de son œuvre et de sa renommée future sont égales aux trois dimensions de son cerveau. — Il est par lui-même, il est lui-même, et son œuvre est lui.

Les premiers des hommes seront toujours ceux qui feront d’une feuille de papier, d’une toile, d’un marbre, d’un son, des choses impérissables.

Ah ! s’il arrive qu’un jour vous ne sentiez plus se mouvoir en vous la première et la plus rare des facultés, l’IMAGINATION ; si le chagrin ou l’âge la dessèchent dans votre tête comme l’amande au fond du noyau ; s’il ne vous reste plus que Jugement et Mémoire, lorsque vous vous sentirez le courage de démentir cent fois par an vos actions publiques par vos paroles publiques, vos paroles par vos actions, vos actions l’une par l’autre, et l’une par l’autre vos paroles, comme tous les hommes politiques ; alors faites comme tant d’autres bien à plaindre, désertez le ciel d’Homère, il vous restera encore plus qu’il ne faudra pour la politique et l’action, à vous qui descendrez d’en haut. Mais jusque-là, laissez aller d’un vol libre et solitaire l’Imagination qui peut être en vous. — Les œuvres immortelles sont faites pour duper la Mort en faisant survivre nos idées à notre corps. — Ecrivez-en de telles si vous pouvez, et soyez sûr que s’il s’y rencontre une idée ou seulement une parole utile au progrès civilisateur, que vous ayez laissé tomber comme une plume de votre aile, il se trouvera assez d’hommes pour la ramasser, l’exploiter, la mettre en œuvre jusqu’à satiété. Laissez-les faire. L’application des idées aux choses n’est qu’une perte de temps pour les créateurs de pensées. »

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30 mars 2014

André Malraux - Les Conquérants (extrait)

André Malraux

"Lorsque j'ai perdu ma fortune je me suis presque laissé aller au mécanisme qui me dépouillait : et ma ruine n'a pas peu contribué à me conduire ici. Mon action me rend aboulique à l'égard de tout ce qui n'est pas elle, à commencer par ses résultats. Si je me suis lié si facilement à la Révolution, c'est que ses résultats sont lointains et toujours en changement. Au fond, je suis un joueur. Comme tous les joueurs, je ne pense qu'à mon jeu, avec entêtement et avec force. Je joue aujourd'hui une partie plus grande qu'autrefois, et j'ai appris à jouer : mais c'est toujours le même jeu. Et je le connais bien ; il y a dans ma vie un certain rythme, une fatalité personnelle, si tu veux, à quoi je n'échappe pas. Je m'attache à tout ce qui lui donne de la force... (J'ai appris aussi qu'une vie ne vaut rien, mais que rien ne vaut une vie...). Depuis quelques jours, j'ai l'impression que j'oublie peut-être ce qui est capital, qu'autre chose se prépare... Je prévoyais aussi procès et ruine, mais comme ça, dans le vague..."

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27 mars 2014

Honoré de Balzac - Le Chef-d’œuvre inconnu (extrait)

Honore de Balzac

"- La mission de l’art n’est pas de copier la nature, mais de l’exprimer ! Tu n’es pas un vil copiste, mais un poète ! s’écria vivement le vieillard en interrompant Porbus par un geste despotique. Autrement un sculpteur serait quitte de tous ses travaux en moulant une femme ! Hé ! Bien ! Essaye de mouler la main de ta maîtresse et de la poser devant toi, tu trouveras un horrible cadavre sans aucune ressemblance, et tu seras forcé d’aller trouver le ciseau de l’homme qui, sans te la copier exactement, t’en figurera le mouvement et la vie. Nous avons à saisir l’esprit, l’âme, la physionomie des choses et des êtres. Les effets ! les effets ! mais ils sont les accidents de la vie et non la vie. Une main, puisque j’ai pris cet exemple, une main ne tient pas seulement au corps, elle exprime et continue une pensée qu’il faut saisir et rendre. Ni le peintre, ni le poète, ni le sculpteur ne doivent séparer l’effet de la cause qui sont invinciblement l’un dans l’autre ! La véritable lutte est là ! Beaucoup de peintres triomphent instinctivement sans connaître ce thème de l’art. Vous dessinez une femme, mais vous ne la voyez pas ! Ce n’est pas ainsi que l’on parvient à forcer l’arcane de la nature. Votre main reproduit, sans que vous y pensiez, le modèle que vous avez copié chez votre maître. Vous ne descendez pas assez dans l’intimité de la forme, vous ne la poursuivez pas avec assez d’amour et de persévérance dans ses détours et dans ses fuites. La beauté est une chose sévère et difficile qui ne se laisse point atteindre ainsi, il faut attendre ses heures, l’épier, la presser et l’enlacer étroitement pour la forcer à se rendre. La Forme est un Protée bien plus insaisissable et plus fertile en replis que le Protée de la fable, ce n’est qu’après de longs combats qu’on peut la contraindre à se montrer sous son véritable aspect ; vous autres ! vous vous contentez de la première apparence qu’elle vous livre, ou tout au plus de la seconde, ou de la troisième ; ce n’est pas ainsi qu’agissent les victorieux lutteurs ! Ces peintres invaincus ne se laissent pas tromper à tous ces faux-fuyants, ils persévèrent jusqu’à ce que la nature en soit réduite à se montrer toute nue et dans son véritable esprit. Ainsi a procédé Raphaël, dit le vieillard en ôtant son bonnet de velours noir pour exprimer le respect que lui inspirait le roi de l’art, sa grande supériorité vient du sens intime qui, chez lui, semble vouloir briser la Forme. La Forme est, dans ses figures, ce qu’elle est chez nous, un truchement pour se communiquer des idées, des sensations, une vaste poésie. Toute figure est un monde, un portrait dont le modèle est apparu dans une vision sublime, teint de lumière, désigné par une voix intérieure, dépouillé par un doigt céleste qui a montré, dans le passé de toute une vie, les sources de l’expression. Vous faites à vos femmes de belles robes de chair, de belles draperies de cheveux, mais où est le sang, qui engendre le calme ou la passion et qui cause des effets particuliers ? Ta sainte est une femme brune, mais ceci, mon pauvre Porbus, est d’une blonde ! Vos figures sont alors de pâles fantômes colorés que vous nous promenez devant les yeux, et vous appelez cela de la peinture et de l’art. Parce que vous avez fait quelque chose qui ressemble plus à une femme qu’à une maison, vous pensez avoir touché le but, et, tout fiers de n’être plus obligés d’écrire à coté de vos figures, currus venustus ou pulcher homo, comme les premiers peintres, vous vous imaginez être des artistes merveilleux ! Ha ! ha ! vous n’y êtes pas encore, mes braves compagnons, il vous faudra user bien des crayons, couvrir bien des toiles avant d’arriver. Assurément, une femme porte sa tête de cette manière, elle tient sa jupe ainsi, ses yeux s’alanguissent et se fondent avec cet air de douceur résignée, l’ombre palpitante des cils flotte ainsi sur les joues ! C’est cela, et ce n’est pas cela. Qu’y manque-t-il ? un rien, mais ce rien est tout. Vous avez l’apparence de la vie, mais vous n’exprimez pas son trop-plein qui déborde, ce je ne sais quoi qui est l’âme peut-être et qui flotte nuageusement sur l’enveloppe ; enfin cette fleur de vie que Titien et Raphaël ont surprise. En partant du point extrême ici vous arrivez, on ferait peut-être d’excellente peinture ; mais vous vous lassez trop vite. Le vulgaire admire, et le vrai connaisseur sourit. Ô Mabuse, ô mon maître, ajouta ce singulier personnage, tu es un voleur, tu as emporté la vie avec toi ! — À cela près, reprit-il, cette toile vaut mieux que les peintures de ce faquin de Rubens avec ses montagnes de viandes flamandes, saupoudrées de vermillon, ses ondées de chevelures rousses, et son tapage de couleurs. Au moins, avez-vous là couleur, sentiment et dessin, les trois parties essentielles de l’Art."

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25 mars 2014

André Malraux - La Condition Humaine (extrait)

André Malraux"Sinon par vous, n’est-ce pas, par un autre. C’est comme si un général disait : avec mes soldats, je puis mitrailler la ville. Mais, s’il était capable de la mitrailler, il ne serait pas général… D'ailleurs, les hommes sont peut-être indifférents au pouvoir... Ce qui les fascine dans cette idée, voyez-vous, ce n'est pas le pouvoir réel, c'est l'illusion du bon plaisir. Le pouvoir du roi, c'est de gouverner, n'est-ce pas ? Mais, l'homme n'a pas envie de gouverner : il a envie de contraindre, vous l'avez dit. D'être plus qu'homme, dans un monde d'hommes. Échapper à la condition humaine, vous disais-je. Non pas puissant : tout-puissant. La maladie chimérique, dont la volonté de puissance n'est que la justification intellectuelle, c'est la volonté de déité : tout homme rêve d'être dieu.
Ce que Gisors disait troublait Ferral, mais son esprit n’était pas préparé à l’accueillir. Si le vieillard ne le justifiait pas, il ne le délivrait plus de son obsession :
- A votre avis, pourquoi les dieux ne possèdent-ils les mortelles que sous des formes humaines et bestiales ?
Ferral s’était levé.
Vouavebesoin d’engager l’essentiel de vous-même pouen sentir pluviolemmenl’existence, dit Gisors sans le regarder.
Ferral ne devinait pas que la pénétration de Gisors venait de ce qu’il reconnaissait en ses interlocuteurs des fragments de sa propre personne, et qu’on eût fait son portrait le plus subtil en réunissant ses exemples de perspicacité.
- Un dieu peut tout posséder, continuait le vieillard avec un sourire entendu, mais il ne peut pas conquérir. L’idéal d’un dieu, n’est-ce pas, c’est de devenir homme en sachant qu’il retrouvera sa puissance ; et le rêve de l’homme, de devenir dieu sans perdre sa personnalité…"

 

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18 mars 2014

Emile Ajar (Romain Gary) - La vie devant soi (extrait 2)

Regard d'enfant

"Elle a eu un immense sourire, parce qu'elle a presque plus de dents qui lui restent. Quand Madame Rosa sourit, elle devient moins vieille et moche que d'habitude car elle a gardé un sourire très jeune qui lui donne des soins de beauté. Elle a une photo où elle avait quinze ans avant les exterminations des Allemands et on pouvait pas croire que ça allait donner Madame Rosa un jour, quand on la regardait. Et c'était la même chose à l'autre bout, il était difficile d'imaginer une chose pareille, Madame Rosa à quinze ans. Elles n'avaient aucun rapport. Madame Rosa à quinze ans avait une belle chevelure rousse et un sourire comme si c'était plein de bonnes choses devant elle, là où elle allait. Ça me faisait mal au ventre de la voir à quinze ans et puis maintenant, dans son état des choses. La vie l'a traitée, quoi. Des fois, je me mets devant une glace et j'essaie d'imaginer ce que je donnerai quand j'aurai été traité par la vie, je fais ça avec mes doigts en tirant sur mes lèvres et en faisant des grimaces."

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17 mars 2014

Gustave Flaubert - Correspondance (extrait 1)

Gustave FlaubertA Mademoiselle Leroyer de Chantepie

[...]"Comment pouvons-nous, avec nos sens bornés et notre intelligence finie, arriver à la connaissance absolue du vrai et du bien ? Saisirons-nous jamais l'absolu ? Il faut, si l'on veut vivre, renoncer à avoir une idée nette de quoi que ce soit. L’humanité est ainsi, il ne s'agit pas de la changer, mais de la connaître. Pensez moins à vous. Abandonnez l'espoir d'une solution. Elle est au sein du Père ; lui seul la possède et ne la communique pas. Mais il y a dans l’ardeur de l'étude des joies idéales faites pour les nobles âmes. Associez-vous par la pensée à vos frères d'il y a trois mille ans ; reprenez toutes leurs souffrances, tous leurs rêves, et vous sentirez s'élargir à la fois votre coeur et votre intelligence ; une sympathie profonde et démesurée enveloppera, comme un manteau, tous les fantômes et tous les êtres. Tâchez-donc de ne plus vivre en vous. Faites de grandes lectures. Prenez un plan d'études, qu'il soit rigoureux et suivi. Lisez de l'histoire, l'ancienne surtout. Astreignez-vous à un travail régulier et fatigant. La vie est une chose tellement hideuse que le seul moyen de la supporter, c'est de l'éviter. Et on l'évite en vivant dans l'Art, dans la recherche incessante du Vrai rendu par le Beau. Lisez les grands maîtres en tâchant de saisir leur procédé, de vous rapprocher de leur âme, et vous sortirez de cette étude avec des éblouissements qui vous rendront joyeuse. Vous serez comme Moïse en descendant du Sinaï. Il avait des rayons autour de la face, pour avoir contemplé Dieu.

Que parlez-vous de remords, de faute, d'appréhensions vagues et de confession ? Laissez tout cela, pauvre âme ! par amour de vous. Puisque vous vous sentez la conscience entièrement pure, vous pouvez vous poser devant l'Éternel et dire : "Me voilà". Que craint-on quand on n'est pas coupable ? Et de quoi les hommes peuvent-ils être coupables ? insuffisants que nous sommes, pour le mal comme pour le bien ! Toutes vos douleurs viennent de l'excès de la pensée oisive. Elle était vorace et, n'ayant point de pâture extérieure, elle s'est rejetée sur elle-même et s'est dévorée jusqu'à la moelle. Il faut la refaire, l'engraisser et empêcher surtout qu'elle ne vagabonde. Je prends un exemple : vous vous préoccupez beaucoup des injustices de ce monde, de socialisme et de politique. Soit. Eh ! bien, lisez d'abord tous ceux qui ont eu les mêmes aspirations que vous. Fouillez les utopistes et les rêveurs secs. – Et puis, avant de vous permettre une opinion définitive, il vous faudra étudier une science assez nouvelle, dont on parle beaucoup et que l'on cultive peu, je veux dire l'Économie politique. Vous serez tout étonnée de vous voir changer d'avis, de jour en jour, comme on change de chemise. N'importe, le scepticisme n'aura rien d'amer, car vous serez comme à la comédie de l'humanité et il vous semblera que l'Histoire a passé sur le monde pour vous seule.

Les gens légers, bornés, les esprits présomptueux et enthousiastes veulent en toute chose une conclusion ; ils cherchent le but de la vie et la dimension de l'infini. Ils prennent dans leur pauvre petite main une poignée de sable et ils disent à l'Océan : "Je vais compter les grains de tes rivages." Mais comme les grains leur coulent entre les doigts et que le calcul est long, ils trépignent et ils pleurent. Savez-vous ce qu'il faut faire sur la grève ? Il faut s'agenouiller ou se promener. Promenez-vous.

Aucun grand génie n'a conclu et aucun grand livre ne conclut, parce que l'humanité elle-même est toujours en marche et qu'elle ne conclut pas. Homère ne conclut pas, ni Shakespeare, ni Goethe, ni la Bible elle-même. Aussi ce mot fort à la mode, le Problème social, me révolte profondément. Le jour où il sera trouvé, ce sera le dernier de la planète. La vie est un éternel problème, et l'histoire aussi, et tout. Il s'ajoute sans cesse des chiffres à l'addition. D'une roue qui tourne, comment pouvez-vous compter les rayons ? Le dix-neuvième siècle, dans son orgueil d'affranchi, s'imagine avoir découvert le soleil. On dit par exemple que la Réforme a été la préparation de la Révolution française. Cela serait vrai si tout devait en rester là, mais cette Révolution est elle-même la préparation d'un autre état. Et ainsi de suite, ainsi de suite. Nos idées les plus avancées sembleront bien ridicules et bien arriérées quand on les regardera par-dessus l'épaule. Je parie que dans cinquante ans seulement, les mots : "Problème social, moralisation des masses, progrès et démocratie" seront passés à l'état de "rengaine" et apparaîtront aussi grotesques que ceux de : "Sensibilité, nature, préjugés et doux liens du coeur" si fort à la mode vers la fin du dix-huitième siècle.

C'est parce que je crois à l'évolution perpétuelle de l'humanité et à ses formes incessantes, que je hais tous les cadres où on veut la fourrer de vive force, toutes les formalités dont on la définit, tous les plans que l'on rêve pour elle. La démocratie n'est pas plus son dernier mot que l'esclavage ne l'a été, que la féodalité ne l'a été, que la monarchie ne l'a été. L'horizon perçu par les yeux humains n'est jamais le rivage, parce qu'au delà de cet horizon, il y en a un autre, et toujours ! Ainsi chercher la meilleure des religions, ou le meilleur des gouvernements, me semble une folie niaise. Le meilleur, pour moi, c'est celui qui agonise, parce qu'il va faire place à un autre."

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