24 janvier 2017

Raymond Queneau - La Chair chaude des mots

MotsPrends ces mots dans tes mains et sens leurs pieds agiles
Et sens leur cœur qui bat comme celui d’un chien
Caresse donc leur poil pour qu’ils restent tranquilles
Mets-les sur tes genoux pour qu’ils ne disent rien

Une niche de sons devenus inutiles
Abrite des rongeurs l’ordre académicien
Rustiques on les dit mais les mots sont fragiles
Et leur mort bien souvent de trop s’essouffler vient

Alors on les dispose en de grands cimetières
Que les esprits fripons nomment des dictionnaires
Et les penseurs chagrins des alphadécédets

Mais à quoi bon pleurer sur des faits si primaires
Si simples éloquents connus élémentaires
Prends ces mots dans tes mains et vois comme ils sont faits

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13 mars 2016

Jorge Luis Borges - Le réveil

ReveilC’est la clarté, je monte lourdement,
De mes rêves vers le rêve habituel
Et les choses retrouvent, rituel,
Leur espace attendu, lorsque au présent
Converge, immense, accablant, le nuage
Du passé : les siècles de migrations
De l’oiseau et de l’homme, les légions
Détruites par l’épée, Rome et Carthage.
Revient aussi la quotidienne histoire :
Ma voix, mon visage, ma peur, mon sort.
Si cet autre réveil, qui est la mort,
Pouvait m’apporter un temps sans mémoire
De mon nom, de tout ce qui fut ma vie !  
Si ce matin pouvait être l’oubli ! 

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23 janvier 2016

René Guy Cadou - Le poète

poeteCelui qui s'en allait
Celui qu'on retrouvait tous les soirs sur les quais
Dans les désordres du langage
Celui qui n'avait plus que sa joie pour bagage
Et dont l'astre brulait les registres du port
Celui qui s'engouffrait dans les voiles du sort

Tournant vers le matin ses paumes lumineuses
Celui qui se gardait une fin bienheureuse
En répondant au nom de tous les condamnés
Il est là maintenant
Son coeur est désarmé
Tandis que le soleil encombre les vitrines
Il sort de longs couteux rouillés de sa poitrine

Penché sur l'horizon  réduit du bastingage
Il regarde
Il n'a plus les ferveurs de son âge
Il ne renverse plus le monde en se levant
Tout est loin dans la rogue épaisse du levant

Pour retrouver l'éclat des santés
La jeunesse
Et le grand large avec ses marées de tendresse
La bonne odeur du jour
Il tend les bras
Il est certain de son amour.

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10 janvier 2016

Marceline Desbordes-Valmore - Les séparés (N'écris pas...)

Les separesN'écris pas. Je suis triste, et je voudrais m'éteindre.
Les beaux étés sans toi, c'est la nuit sans flambeau.
J'ai refermé mes bras qui ne peuvent t'atteindre,
Et frapper à mon coeur, c'est frapper au tombeau.
N'écris pas !

N'écris pas. N'apprenons qu'à mourir à nous-mêmes.
Ne demande qu'à Dieu... qu'à toi, si je t'aimais !
Au fond de ton absence écouter que tu m'aimes,
C'est entendre le ciel sans y monter jamais.
N'écris pas !

N'écris pas. Je te crains ; j'ai peur de ma mémoire ;
Elle a gardé ta voix qui m'appelle souvent.
Ne montre pas l'eau vive à qui ne peut la boire.
Une chère écriture est un portrait vivant.
N'écris pas !

N'écris pas ces doux mots que je n'ose plus lire :
Il semble que ta voix les répand sur mon coeur ;
Que je les vois brûler à travers ton sourire ;
Il semble qu'un baiser les empreint sur mon coeur.
N'écris pas !

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03 janvier 2016

Jules Supervielle - La goutte de pluie

GoutteJe cherche une goutte de pluie
Qui vient de tomber dans la mer.
Dans sa rapide verticale
Elle luisait plus que les autres
Car seule entre les autres gouttes
Elle eut la force de comprendre
Que, très douce dans l’eau salée,
Elle allait se perdre à jamais.
Alors je cherche dans la mer
Et sur les vagues, alertées,
Je cherche pour faire plaisir
À ce fragile souvenir
Dont je suis seul dépositaire.
Mais j’ai beau faire, il est des choses
Où Dieu même ne peut plus rien
Malgré sa bonne volonté
Et l’assistance sans paroles
Du ciel, des vagues et de l’air.

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26 décembre 2015

Pierre Reverdy - L'homme et le temps

EspaceLe soir

Le monde est creux
A peine une lumière
L'éclat d'une main sur la terre
Et d'un front blanc sous les cheveux
Une porte du ciel s'ouvre

Entre deux troncs d'arbre
Le cavalier perdu regarde l'horizon
Tout ce que le vent pousse
Tout ce qui se détache
Se cache
Et disparaît
Derrière la maison
Alors les gouttes d'eau tombent
Et ce sont des nombres

Qui glissent
Au revers du talus de la mer
Le cadran dévoilé
L'espace sans barrières

L'homme trop près du sol
L'oiseau perdu dans l'air

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19 avril 2014

Alfred de Musset - À mon ami Alfred T.

Amitié

Dans mes jours de malheur, Alfred, seul entre mille, 
Tu m'es resté fidèle où tant d'autres m'ont fui. 
Le bonheur m'a prêté plus d'un lien fragile ; 
Mais c'est l'adversité qui m'a fait un ami.

C'est ainsi que les fleurs sur les coteaux fertiles 
Etalent au soleil leur vulgaire trésor ; 
Mais c'est au sein des nuits, sous des rochers stériles, 
Que fouille le mineur qui cherche un rayon d'or.

C'est ainsi que les mers calmes et sans orages 
Peuvent d'un flot d'azur bercer le voyageur ; 
Mais c'est le vent du nord, c'est le vent des naufrages 
Qui jette sur la rive une perle au pêcheur.

Maintenant Dieu me garde ! Où vais-je ? Eh ! que m'importe ? 
Quels que soient mes destins, je dis comme Byron : 
"L'Océan peut gronder, il faudra qu'il me porte." 
Si mon coursier s'abat, j'y mettrai l'éperon.

Mais du moins j'aurai pu, frère, quoi qu'il m'arrive, 
De mon cachet de deuil sceller notre amitié, 
Et, que demain je meure ou que demain je vive, 
Pendant que mon coeur bat, t'en donner la moitié.

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14 avril 2014

Alphonse de Lamartine - Désir

Mélodie

Ah ! si j'avais des paroles, 
Des images, des symboles, 
Pour peindre ce que je sens ! 
Si ma langue, embarrassée 
Pour révéler ma pensée, 
Pouvait créer des accents !

Loi sainte et mystérieuse ! 
Une âme mélodieuse 
Anime tout l'univers ; 
Chaque être a son harmonie, 
Chaque étoile son génie, 
Chaque élément ses concerts.

Ils n'ont qu'une voix, mais pure, 
Forte comme la nature, 
Sublime comme son Dieu ; 
Et, quoique toujours la même, 
Seigneur, cette voix suprême 
Se fait entendre en tout lieu.

Quand les vents sifflent sur l'onde, 
Quand la mer gémit ou gronde, 
Quand la foudre retentit, 
Tout ignorants que nous sommes, 
Qui de nous, enfants des hommes, 
Demande ce qu'ils ont dit ?

L'un a dit : « Magnificence ! » 
L'autre : « Immensité ! puissance ! » 
L'autre : « Terreur et courroux ! » 
L'un a fui devant sa face, 
L'autre a dit : « Son ombre passe : 
Cieux et terre, taisez-vous ! »

Mais l'homme, ta créature, 
Lui qui comprend la nature, 
Pour parler n'a que des mots, 
Des mots sans vie et sans aile, 
De sa pensée immortelle 
Trop périssables échos !

Son âme est comme l'orage 
Qui gronde dans le nuage 
Et qui ne peut éclater, 
Comme la vague captive 
Qui bat et blanchit sa rive 
Et ne peut la surmonter.

Elle s'use et se consume 
Comme un aiglon dont la plume 
N'aurait pas encor grandi, 
Dont l'œil aspire à sa sphère, 
Et qui rampe sur la terre 
Comme un reptile engourdi.

Ah ! ce qu'aux anges j'envie 
N'est pas l'éternelle vie, 
Ni leur glorieux destin : 
C'est la lyre, c'est l'organe 
Par qui même un cœur profane 
Peut chanter l'hymne sans fin !

Quelque chose en moi soupire, 
Aussi doux que le zéphyr 
Que la nuit laisse exhaler, 
Aussi sublime que l'onde, 
Ou que la foudre qui gronde ; 
Et mon cœur ne peut parler !

Océan, qui sur tes rives 
Épands tes vagues plaintives, 
Rameaux murmurants des bois, 
Foudre dont la nue est pleine, 
Ruisseaux à la molle haleine, 
Ah ! si j'avais votre voix !

Si seulement, ô mon âme, 
Ce Dieu dont l'amour t'enflamme 
Comme le feu, l'aquilon, 
Au zèle ardent qui t'embrase 
Accordait, dans une extase, 
Un mot pour dire son nom !

Son nom, tel que la nature 
Sans parole le murmure, 
Tel que le savent les deux ; 
Ce nom que l'aurore voile, 
Et dont l'étoile à l'étoile 
Est l'écho mélodieux ;

Les ouragans, le tonnerre, 
Les mers, les feux et la terre, 
Se tairaient pour l'écouter ; 
Les airs, ravis de l'entendre, 
S'arrêteraient pour l'apprendre, 
Les deux pour le répéter.

Ce nom seul, redit sans cesse, 
Soulèverait ma tristesse 
Dans ce vallon de douleurs ; 
Et je dirais sans me plaindre : 
« Mon dernier jour peut s'éteindre, 
J'ai dit sa gloire, et je meurs ! »

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21 mars 2014

Friedrich von Schiller - La grandeur du monde

L'aigle

Je veux parcourir avec l’aile des vents tout ce que l’Éternel a tiré du chaos ; jusqu’à ce que j’atteigne aux limites de cette mer immense et que je jette l’ancre là où l’on cesse de respirer, où Dieu a posé les bornes de la création !

Je vois déjà de près les étoiles dans tout l’éclat de leur jeunesse, je les vois poursuivre leur course millénaire à travers le firmament, pour atteindre au but qui leur est assigné ; je m’élance plus haut… Il n’y a plus d’étoiles !

Je me jette courageusement dans l’empire immense du vide, mon vol est rapide comme la lumière… Voici que m’apparaissent de nouveaux nuages, un nouvel univers et des terres et des fleuves…

Tout à coup, dans un chemin solitaire, un pèlerin vient à moi : — « Arrête, voyageur, où vas-tu ? — Je marche aux limites du monde, là où l’on cesse de respirer, où Dieu a posé les bornes de la création ! »

— « Arrête ! tu marcherais en vain : l’infini est devant toi ! — Ô ma pensée, replie donc tes ailes d’aigle ! et toi audacieuse imagination, c’est ici, hélas ! ici qu’il faut jeter l’ancre ! »


Traduit par Gérard de Nerval

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08 mars 2014

René Guy Cadou - Ah je ne suis pas métaphysique, moi

Un arbre

Ah je ne suis pas métaphysique, moi
Je n’ai pas l’habitude de plonger les doigts
Dans les bocaux de l’éternité mauve et sale
Comme un bistrot de petite ville provinciale
Et que m’importe qu’en les siècles l’on dispose
De mon âme comme d’une petite chose
Sans importance ainsi qu’au plus chaud de l’été
Dans la poussière le corset d’un scarabée
Je prodigue à plaisir et même quand je dors
Il y a cette flamme en moi qui donne tort
A tout ce qui n’est pas cette montée sévère
Vers l’admirable accidenté visage de la terre
Je plonge dans ma vie une main de chiendent
Et c’est trop de bonheur lorsque de temps en temps
L’heure venue d’agir j’en tire la semence
Qui d’année en année prolonge ma patience
Ah tu verrais faner les ciels et les chevaux
O mon cœur sans que rien ne te semblât nouveau
Même dût-on mourir dans le frais de son âge
Rien que d’avoir posé son front sur un corsage
Et fût-il d’une mère on a bien mérité
De croire dans la vie plus qu’en l’éternité.

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