24 janvier 2017

Raymond Queneau - La Chair chaude des mots

MotsPrends ces mots dans tes mains et sens leurs pieds agiles
Et sens leur cœur qui bat comme celui d’un chien
Caresse donc leur poil pour qu’ils restent tranquilles
Mets-les sur tes genoux pour qu’ils ne disent rien

Une niche de sons devenus inutiles
Abrite des rongeurs l’ordre académicien
Rustiques on les dit mais les mots sont fragiles
Et leur mort bien souvent de trop s’essouffler vient

Alors on les dispose en de grands cimetières
Que les esprits fripons nomment des dictionnaires
Et les penseurs chagrins des alphadécédets

Mais à quoi bon pleurer sur des faits si primaires
Si simples éloquents connus élémentaires
Prends ces mots dans tes mains et vois comme ils sont faits

Posté par littleladybird à 11:04 - - Permalien [#]
Tags : , , , ,

26 décembre 2016

Antonin Artaud - Van Gogh le suicidé de la société (extrait)

Antonin_Artaud"Non, Van Gogh n’était pas fou, mais ses peintures étaient des feux grégeois, des bombes atomiques, dont l’angle de vision, à côté de toutes les autres peintures qui sévissaient à cette époque, eût été capable de déranger gravement le conformisme larvaire de la bourgeoisie Second Empire et des sbires de Thiers, de Gambetta, de Félix Faure, comme ceux de Napoléon III.

Car ce n’est pas un certain conformisme de mœurs que la peinture de Van Gogh attaque, mais celui des institutions. Et même la nature extérieure, avec ses climats, ses marées et ses tempêtes d’équinoxe ne peut plus, après le passage de Van Gogh sur terre, garder la même gravitation.

A plus forte raison sur le plan social, les institutions se désagrègent et la médecine fait figure de cadavre inutilisable et éventé, qui déclare Van Gogh fou.

En face de la lucidité de Van Gogh qui travaille, la psychiatrie n’est plus qu’un réduit de gorilles eux-mêmes obsédés et persécutés et qui n’ont, pour pallier les plus épouvantables états de l’angoisse et de la suffocation humaines, qu’une ridicule terminologie, digne produit de leurs cerveaux tarés."

Posté par littleladybird à 08:44 - - Permalien [#]
Tags : , ,
13 mars 2016

Jorge Luis Borges - Le réveil

ReveilC’est la clarté, je monte lourdement,
De mes rêves vers le rêve habituel
Et les choses retrouvent, rituel,
Leur espace attendu, lorsque au présent
Converge, immense, accablant, le nuage
Du passé : les siècles de migrations
De l’oiseau et de l’homme, les légions
Détruites par l’épée, Rome et Carthage.
Revient aussi la quotidienne histoire :
Ma voix, mon visage, ma peur, mon sort.
Si cet autre réveil, qui est la mort,
Pouvait m’apporter un temps sans mémoire
De mon nom, de tout ce qui fut ma vie !  
Si ce matin pouvait être l’oubli ! 

Posté par littleladybird à 10:21 - - Permalien [#]
Tags : , , , ,
08 février 2016

Marceline Desbordes-Valmore - Le secret perdu

SecretQui me consolera ? "Moi seule, a dit l’étude ;     
"J’ai des secrets nombreux pour ranimer tes jours."    
Les livres ont dès lors peuplé ma solitude,     
Et j’appris que tout pleure, et je pleurai toujours.
     
Qui me consolera ? "Moi, m’a dit la parure ;     
"Voici des nœuds, du fard, des perles et de l’or."     
Et j’essayai sur moi l’innocente imposture,     
Mais je parais mon deuil, et je pleurais encor.     

Qui me consolera ? "Nous, m’ont dit les voyages ;
Laisse-nous t’emporter vers de lointaines fleurs."     
Mais, toute éprise encor de mes premiers ombrages,     
Les ombrages nouveaux n’ont caché que mes pleurs.     

Qui me consolera ? Rien ; plus rien ; plus personne.     
Ni leurs voix, ni ta voix ; mais descends dans ton cœur ;     
Le secret qui guérit n’est qu’en toi. Dieu le donne :     
Si Dieu te l’a repris, va ! renonce au bonheur !

Posté par littleladybird à 13:10 - - Permalien [#]
Tags : , , ,
23 janvier 2016

René Guy Cadou - Le poète

poeteCelui qui s'en allait
Celui qu'on retrouvait tous les soirs sur les quais
Dans les désordres du langage
Celui qui n'avait plus que sa joie pour bagage
Et dont l'astre brulait les registres du port
Celui qui s'engouffrait dans les voiles du sort

Tournant vers le matin ses paumes lumineuses
Celui qui se gardait une fin bienheureuse
En répondant au nom de tous les condamnés
Il est là maintenant
Son coeur est désarmé
Tandis que le soleil encombre les vitrines
Il sort de longs couteux rouillés de sa poitrine

Penché sur l'horizon  réduit du bastingage
Il regarde
Il n'a plus les ferveurs de son âge
Il ne renverse plus le monde en se levant
Tout est loin dans la rogue épaisse du levant

Pour retrouver l'éclat des santés
La jeunesse
Et le grand large avec ses marées de tendresse
La bonne odeur du jour
Il tend les bras
Il est certain de son amour.

Posté par littleladybird à 10:52 - - Permalien [#]
Tags : , , , ,

16 janvier 2016

Jules Laforgue - La cigarette

cigaretteOui, ce monde est bien plat ; quant à l’autre, sornettes.
Moi, je vais résigné, sans espoir, à mon sort,
Et pour tuer le temps, en attendant la mort,
Je fume au nez des dieux de fines cigarettes.

Allez, vivants, luttez, pauvres futurs squelettes.
Moi, le méandre bleu qui vers le ciel se tord
Me plonge en une extase infinie et m’endort
Comme aux parfums mourants de mille cassolettes.

Et j’entre au paradis, fleuri de rêves clairs
Ou l’on voit se mêler en valses fantastiques
Des éléphants en rut à des choeurs de moustiques.

Et puis, quand je m’éveille en songeant à mes vers,
Je contemple, le coeur plein d’une douce joie,
Mon cher pouce rôti comme une cuisse d’oie.

Posté par littleladybird à 10:40 - - Permalien [#]
Tags : , , ,
10 janvier 2016

Marceline Desbordes-Valmore - Les séparés (N'écris pas...)

Les separesN'écris pas. Je suis triste, et je voudrais m'éteindre.
Les beaux étés sans toi, c'est la nuit sans flambeau.
J'ai refermé mes bras qui ne peuvent t'atteindre,
Et frapper à mon coeur, c'est frapper au tombeau.
N'écris pas !

N'écris pas. N'apprenons qu'à mourir à nous-mêmes.
Ne demande qu'à Dieu... qu'à toi, si je t'aimais !
Au fond de ton absence écouter que tu m'aimes,
C'est entendre le ciel sans y monter jamais.
N'écris pas !

N'écris pas. Je te crains ; j'ai peur de ma mémoire ;
Elle a gardé ta voix qui m'appelle souvent.
Ne montre pas l'eau vive à qui ne peut la boire.
Une chère écriture est un portrait vivant.
N'écris pas !

N'écris pas ces doux mots que je n'ose plus lire :
Il semble que ta voix les répand sur mon coeur ;
Que je les vois brûler à travers ton sourire ;
Il semble qu'un baiser les empreint sur mon coeur.
N'écris pas !

Posté par littleladybird à 20:20 - - Permalien [#]
Tags : , , , , ,
03 janvier 2016

Jules Supervielle - La goutte de pluie

GoutteJe cherche une goutte de pluie
Qui vient de tomber dans la mer.
Dans sa rapide verticale
Elle luisait plus que les autres
Car seule entre les autres gouttes
Elle eut la force de comprendre
Que, très douce dans l’eau salée,
Elle allait se perdre à jamais.
Alors je cherche dans la mer
Et sur les vagues, alertées,
Je cherche pour faire plaisir
À ce fragile souvenir
Dont je suis seul dépositaire.
Mais j’ai beau faire, il est des choses
Où Dieu même ne peut plus rien
Malgré sa bonne volonté
Et l’assistance sans paroles
Du ciel, des vagues et de l’air.

Posté par littleladybird à 19:49 - - Permalien [#]
Tags : , , , ,
26 décembre 2015

Pierre Reverdy - L'homme et le temps

EspaceLe soir

Le monde est creux
A peine une lumière
L'éclat d'une main sur la terre
Et d'un front blanc sous les cheveux
Une porte du ciel s'ouvre

Entre deux troncs d'arbre
Le cavalier perdu regarde l'horizon
Tout ce que le vent pousse
Tout ce qui se détache
Se cache
Et disparaît
Derrière la maison
Alors les gouttes d'eau tombent
Et ce sont des nombres

Qui glissent
Au revers du talus de la mer
Le cadran dévoilé
L'espace sans barrières

L'homme trop près du sol
L'oiseau perdu dans l'air

Posté par littleladybird à 12:31 - - Permalien [#]
Tags : , , , ,
09 décembre 2015

René Guy Cadou - Sauver les meubles

Au-bord-du-mondeIl est un homme au bord du monde
Qui chancelle
Un pauvre corps sans étincelles
Tout au fond de la vie
Un grand remous à la surface
Et puis des cris
Un doigt crispé qui me fait signe
Dans le courant un cœur qui saigne
Et cependant je n'ose aller
Vers cet homme qui me ressemble
Qui bat des mains
Qui me supplie
De l'achever d'un seul regard
Nous ne pouvons mourir ensemble.

Posté par littleladybird à 10:36 - - Permalien [#]
Tags : , , ,