24 janvier 2017

Raymond Queneau - La Chair chaude des mots

MotsPrends ces mots dans tes mains et sens leurs pieds agiles
Et sens leur cœur qui bat comme celui d’un chien
Caresse donc leur poil pour qu’ils restent tranquilles
Mets-les sur tes genoux pour qu’ils ne disent rien

Une niche de sons devenus inutiles
Abrite des rongeurs l’ordre académicien
Rustiques on les dit mais les mots sont fragiles
Et leur mort bien souvent de trop s’essouffler vient

Alors on les dispose en de grands cimetières
Que les esprits fripons nomment des dictionnaires
Et les penseurs chagrins des alphadécédets

Mais à quoi bon pleurer sur des faits si primaires
Si simples éloquents connus élémentaires
Prends ces mots dans tes mains et vois comme ils sont faits

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14 janvier 2017

Julio Cortázar - Cronopes et Fameux (extrait)

Instructions pour remonter une montre -

Cortazar

"Là-bas au fond il y a la mort, mais n'ayez pas peur. Tenez la montre d'une main, prenez le remontoir entre deux doigts, tournez-le doucement. Alors s'ouvre un nouveau sursis, les arbres déplient leurs feuilles, les voiliers courent des régates, le temps comme un éventail s'emplit de lui-même et il en jaillit l'air, les brises de la terre, l'ombre d'une femme, le parfum du pain.

Que voulez-vous de plus ? Attachez-la vite à votre poignet, laissez-la battre en liberté, imitez-la avec ardeur. La peur rouille l'ancre, toute chose qui eût pu s'accomplir et fut oubliée ronge les veines de la montre, gangrène le sang glacé de ses rubis. Et là-bas dans le fond, il y a la mort si nous ne courons pas et n'arrivons avant et ne comprenons pas que cela n'a plus d'importance."

 

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26 décembre 2016

Antonin Artaud - Van Gogh le suicidé de la société (extrait)

Antonin_Artaud"Non, Van Gogh n’était pas fou, mais ses peintures étaient des feux grégeois, des bombes atomiques, dont l’angle de vision, à côté de toutes les autres peintures qui sévissaient à cette époque, eût été capable de déranger gravement le conformisme larvaire de la bourgeoisie Second Empire et des sbires de Thiers, de Gambetta, de Félix Faure, comme ceux de Napoléon III.

Car ce n’est pas un certain conformisme de mœurs que la peinture de Van Gogh attaque, mais celui des institutions. Et même la nature extérieure, avec ses climats, ses marées et ses tempêtes d’équinoxe ne peut plus, après le passage de Van Gogh sur terre, garder la même gravitation.

A plus forte raison sur le plan social, les institutions se désagrègent et la médecine fait figure de cadavre inutilisable et éventé, qui déclare Van Gogh fou.

En face de la lucidité de Van Gogh qui travaille, la psychiatrie n’est plus qu’un réduit de gorilles eux-mêmes obsédés et persécutés et qui n’ont, pour pallier les plus épouvantables états de l’angoisse et de la suffocation humaines, qu’une ridicule terminologie, digne produit de leurs cerveaux tarés."

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13 mars 2016

Jorge Luis Borges - Le réveil

ReveilC’est la clarté, je monte lourdement,
De mes rêves vers le rêve habituel
Et les choses retrouvent, rituel,
Leur espace attendu, lorsque au présent
Converge, immense, accablant, le nuage
Du passé : les siècles de migrations
De l’oiseau et de l’homme, les légions
Détruites par l’épée, Rome et Carthage.
Revient aussi la quotidienne histoire :
Ma voix, mon visage, ma peur, mon sort.
Si cet autre réveil, qui est la mort,
Pouvait m’apporter un temps sans mémoire
De mon nom, de tout ce qui fut ma vie !  
Si ce matin pouvait être l’oubli ! 

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08 février 2016

Marceline Desbordes-Valmore - Le secret perdu

SecretQui me consolera ? "Moi seule, a dit l’étude ;     
"J’ai des secrets nombreux pour ranimer tes jours."    
Les livres ont dès lors peuplé ma solitude,     
Et j’appris que tout pleure, et je pleurai toujours.
     
Qui me consolera ? "Moi, m’a dit la parure ;     
"Voici des nœuds, du fard, des perles et de l’or."     
Et j’essayai sur moi l’innocente imposture,     
Mais je parais mon deuil, et je pleurais encor.     

Qui me consolera ? "Nous, m’ont dit les voyages ;
Laisse-nous t’emporter vers de lointaines fleurs."     
Mais, toute éprise encor de mes premiers ombrages,     
Les ombrages nouveaux n’ont caché que mes pleurs.     

Qui me consolera ? Rien ; plus rien ; plus personne.     
Ni leurs voix, ni ta voix ; mais descends dans ton cœur ;     
Le secret qui guérit n’est qu’en toi. Dieu le donne :     
Si Dieu te l’a repris, va ! renonce au bonheur !

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23 janvier 2016

René Guy Cadou - Le poète

poeteCelui qui s'en allait
Celui qu'on retrouvait tous les soirs sur les quais
Dans les désordres du langage
Celui qui n'avait plus que sa joie pour bagage
Et dont l'astre brulait les registres du port
Celui qui s'engouffrait dans les voiles du sort

Tournant vers le matin ses paumes lumineuses
Celui qui se gardait une fin bienheureuse
En répondant au nom de tous les condamnés
Il est là maintenant
Son coeur est désarmé
Tandis que le soleil encombre les vitrines
Il sort de longs couteux rouillés de sa poitrine

Penché sur l'horizon  réduit du bastingage
Il regarde
Il n'a plus les ferveurs de son âge
Il ne renverse plus le monde en se levant
Tout est loin dans la rogue épaisse du levant

Pour retrouver l'éclat des santés
La jeunesse
Et le grand large avec ses marées de tendresse
La bonne odeur du jour
Il tend les bras
Il est certain de son amour.

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16 janvier 2016

Jules Laforgue - La cigarette

cigaretteOui, ce monde est bien plat ; quant à l’autre, sornettes.
Moi, je vais résigné, sans espoir, à mon sort,
Et pour tuer le temps, en attendant la mort,
Je fume au nez des dieux de fines cigarettes.

Allez, vivants, luttez, pauvres futurs squelettes.
Moi, le méandre bleu qui vers le ciel se tord
Me plonge en une extase infinie et m’endort
Comme aux parfums mourants de mille cassolettes.

Et j’entre au paradis, fleuri de rêves clairs
Ou l’on voit se mêler en valses fantastiques
Des éléphants en rut à des choeurs de moustiques.

Et puis, quand je m’éveille en songeant à mes vers,
Je contemple, le coeur plein d’une douce joie,
Mon cher pouce rôti comme une cuisse d’oie.

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11 janvier 2016

David Bowie - Starman

Je ne savais pas l'heure qu'il était, les lumières étaient faibles
Je me suis penché sur ma radio
Un mec cool allait nous passer un rock très soul, qu'il disait
Et le son bruyant s'est comme évanoui
Il est devenu une voix lente sur une ondulation de phase
Ce n'était pas le DJ, c'était le nébuleux swing cosmique !

Il y a un homme des étoiles qui attend dans le ciel
Il aimerai bien venir nous rencontrer
Mais il pense qu'il nous ferait perdre l'esprit.
Il y a un homme des étoiles qui attend dans le ciel
Il nous a dit de ne pas tout foutre en l'air
Parce qu' il sait que ça vaut le coup
Il m'a dit :
Laissez les enfants le perdre
Laissez les enfants l'utiliser
Laissez tous les enfants swinger

Il fallait que j'appelle quelqu'un et c'est tombé sur toi
Hé, c'est un sacré plan, alors tu l'as entendu aussi !
Allume la TV nous pouvons le capter sur la chaine deux
Regarde par ta fenêtre, je peux voir sa lumière
Si nous pouvons briller, il peut débarquer ce soir
N'en parle pas à ton papa ou il nous fera enfermer, de peur

Il y a un homme des étoiles qui attend dans le ciel
Il aimerait bien venir nous rencontrer
Mais il pense qu'il nous ferait perdre l'esprit.
Il y a un homme des étoiles qui attend dans le ciel
Il nous a dit de ne pas tout foutre en l'air
Parce qu' il sait que ça vaut le coup
Il m'a dit :
Laissez les enfants le perdre
Laissez les enfants l'utiliser
Laissez tous les enfants swinger

David_Bowie

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10 janvier 2016

Marceline Desbordes-Valmore - Les séparés (N'écris pas...)

Les separesN'écris pas. Je suis triste, et je voudrais m'éteindre.
Les beaux étés sans toi, c'est la nuit sans flambeau.
J'ai refermé mes bras qui ne peuvent t'atteindre,
Et frapper à mon coeur, c'est frapper au tombeau.
N'écris pas !

N'écris pas. N'apprenons qu'à mourir à nous-mêmes.
Ne demande qu'à Dieu... qu'à toi, si je t'aimais !
Au fond de ton absence écouter que tu m'aimes,
C'est entendre le ciel sans y monter jamais.
N'écris pas !

N'écris pas. Je te crains ; j'ai peur de ma mémoire ;
Elle a gardé ta voix qui m'appelle souvent.
Ne montre pas l'eau vive à qui ne peut la boire.
Une chère écriture est un portrait vivant.
N'écris pas !

N'écris pas ces doux mots que je n'ose plus lire :
Il semble que ta voix les répand sur mon coeur ;
Que je les vois brûler à travers ton sourire ;
Il semble qu'un baiser les empreint sur mon coeur.
N'écris pas !

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05 janvier 2016

Michel Delpech - Le chasseur

Il était cinq heures du matin
On avançait dans les marais
Couverts de brume
J'avais mon fusil dans les mains
Un passereau prenait au loin
De l'altitude
Les chiens pressées marchaient devant
Dans les roseaux

Par dessus l'étang
Soudain j'ai vu
Passer les oies sauvages
Elles s'en allaient
Vers le midi
La Méditerranée

Un vol de perdreaux
Par dessus les champs
Montait dans les nuages
La forêt chantait
Le soleil brillait
Au bout des marécages

Avec mon fusil dans les mains
Au fond de moi je me sentais
Un peu coupable
Alors je suis parti tout seul
J'ai emmené mon épagneul
En promenade
Je regardais
Le bleu du ciel
Et j'étais bien

Par dessus l'étang
Soudain j'ai vu
Passer les oies sauvages
Elles s'en allaient
Vers le midi
La Méditerranée

Un vol de perdreaux
Par dessus les champs
Montait dans les nuages
La forêt chantait
Le soleil brillait
Au bout des marécages

Et tous ces oiseaux
Qui étaient si bien
Là-haut dans les nuages
J'aurais bien aimer les accompagner
Au bout de leur voyage
Oui tous ces oiseaux
Qui étaient si bien
Là-haut dans les nuages
J'aurais bien aimer les accompagner
Au bout de leur voyage

Michel-Delpech

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