Textes et poèmes d'Alfred de Vigny
02 avril 2014

Alfred de Vigny - Stello (extrait)

 

Alfred_de_Vigny

Un mensonge social - extrait -

« Me connaissez-vous bien vous-même ? dit-il avec assurance. Savez-vous (et qui le sait excepté moi ?), savez-vous quelles sont les études de mes nuits ?

Pourquoi, si elle est ainsi traitée, ne pas dépouiller la Poésie et la jeter à terre comme un manteau usé ?

Qui vous dit que je n’ai pas étudié, analysé, suivi, pulsation par pulsation, veine par veine, nerf par nerf, toutes les parties de l’organisation morale de l’homme, comme vous de son être matériel ? que je n’ai pas pesé dans une balance de fer machiavélique les passions de l’homme naturel et les intérêts de l’homme civilisé, leurs orgueils insensés, leurs joies égoïstes, leurs espérances vaines, leurs faussetés étudiées, leurs malveillances déguisées, leurs jalousies honteuses, leurs avarices fastueuses, leurs amours singées, leurs haines amicales ?

O désirs humains ! craintes humaines ! vagues éternelles, vagues agitées d’un Océan qui ne change pas, vous êtes seulement comprimées quelquefois par des courants hardis qui vous emportent, des vents violents qui vous soulèvent, ou des rochers immuables qui vous brisent !

— Et, dit le Docteur en souriant, vous aimeriez à vous croire courant, vent ou rocher ?

— Et vous pensez que...

— Que vous ne devez jeter que des œuvres dans cet Océan.

Il faut bien plus de génie pour résumer tout ce qu’on sait de la vie dans une œuvre d’art, que pour jeter cette semence sur la terre, toujours remuée, des événements politiques. Il est plus difficile d’organiser tel petit livre que tel gros gouvernement. — Le Pouvoir n’a plus, depuis longtemps, ni la force ni la grâce. — Ses jours de grandeur et de fêtes ne sont plus. On cherche mieux que lui. Le tenir en main, cela s’est toujours pu réduire à l’action de manier des idiots et des circonstances, et ces circonstances et ces idiots, ballottés ensemble, amènent des chances imprévues et nécessaires, auxquelles les plus grands ont confessé qu’ils devaient la plus belle partie de leur renommée. Mais à qui la doit le Poète, si ce n’est à lui-même ? La hauteur, la profondeur et l’étendue de son œuvre et de sa renommée future sont égales aux trois dimensions de son cerveau. — Il est par lui-même, il est lui-même, et son œuvre est lui.

Les premiers des hommes seront toujours ceux qui feront d’une feuille de papier, d’une toile, d’un marbre, d’un son, des choses impérissables.

Ah ! s’il arrive qu’un jour vous ne sentiez plus se mouvoir en vous la première et la plus rare des facultés, l’IMAGINATION ; si le chagrin ou l’âge la dessèchent dans votre tête comme l’amande au fond du noyau ; s’il ne vous reste plus que Jugement et Mémoire, lorsque vous vous sentirez le courage de démentir cent fois par an vos actions publiques par vos paroles publiques, vos paroles par vos actions, vos actions l’une par l’autre, et l’une par l’autre vos paroles, comme tous les hommes politiques ; alors faites comme tant d’autres bien à plaindre, désertez le ciel d’Homère, il vous restera encore plus qu’il ne faudra pour la politique et l’action, à vous qui descendrez d’en haut. Mais jusque-là, laissez aller d’un vol libre et solitaire l’Imagination qui peut être en vous. — Les œuvres immortelles sont faites pour duper la Mort en faisant survivre nos idées à notre corps. — Ecrivez-en de telles si vous pouvez, et soyez sûr que s’il s’y rencontre une idée ou seulement une parole utile au progrès civilisateur, que vous ayez laissé tomber comme une plume de votre aile, il se trouvera assez d’hommes pour la ramasser, l’exploiter, la mettre en œuvre jusqu’à satiété. Laissez-les faire. L’application des idées aux choses n’est qu’une perte de temps pour les créateurs de pensées. »

Posté par littleladybird à 11:08 - - Permalien [#]
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